Fatalité ou destin : les bombardements alliés sur Tours en 1944

Publié le par Juloz

Mon blog est le croisement de la "petite" histoire avec celle avec un grand "H", comme le dit son introduction.
Il en est une, histoire, qui est très proche puisqu'elle concerne la famille de ma grand-mère paternelle et qui laissera une blessure et une cicatrice profonde.


Tout commence à Tours (dont j'ai parlé dans mon premier billet de blog), où vit depuis très longtemps la famille AUDENET.
Ce nom est connu des corpopétrussiens comme on appelle les habitants de St Pierre des Corps. C'est une ville dont de nombreux voyageurs qui prennent le TGV Atlantique ne connaissent que la gare. Il y existe donc là-bas une rue Martin AUDENET.
Ce nom d'AUDENET est resté très présent en Touraine et dans le Cher tout au long du XVIIème et XVIIIème siècle, vu le nombre d'actes existants dans les registres paroissiaux notamment aux Archives Municipales de Tours.
De nos jours, c'est un nom assez rare.
Jean AUDENET, né aux environs de 1730 et marié à Marie MIGNOT, est le plus ancien que j'ai dans mon arbre généalogique : il est mon ascendant à la 8ème génération et mon Sosa 320.

Ma grand-mère, née en 1921, avait pour père André AUDENET, cheminot ouvrier-ajusteur au Chemin de Fer de Paris à Orléans (ou PO), né à Tours en 1895 d'Auguste AUDENET, tapissier et Maria MOREAU, couturière.
André a participé à la Grande Guerre dans les 30ème, 63ème et 66ème Régiments d'Infanterie. Il a été cité à l'ordre du Régiment le 31 Juillet 1916 : "Faisant partie d'une embuscade, ont contribué par leur sang-froid et leur bravoure à la réussite de l'opération, n'hésitant pas à attaquer une reconnaissance ennemie supérieure en nombre, ont fait un prisonnier et ont tué l'officier supérieur qui la commandait et un soldat." (citation collective).
Il a aussi été décoré de la Croix de Guerre avec étoile de bronze.
Disparu le 25 avril 1918 au Mont Kemmel dont les soldats allemands s'emparent suite à leur offensive du printemps, il est, en fait, fait prisonnier le 25 avril (jusqu'à sa libération le 27 novembre 1918) à Stendal, camp principal pour soldats, situé dans l'actuel Land de Saxe-Anhalt en Allemagne.
Selon certains témoignages proches que j'ai pu récupérer, il parlait souvent de cette "maudite guerre" de 14-18 à ceux qu'il rencontrait lors de longues discussions...

Sa mère, Alice ARNAULT, couturière aux Fabriques Françaises, est née à Tours en 1897 de Jules ARNAULT, bourrelier et Angèle PICAULT, elle aussi couturière.

Ses 2 sœurs sont nées ensuite en 1923 puis en 1932 à Tours.
Ils vivaient tous ensemble au bout de la rue du Rempart, dans une maison de location située non loin des dépôts ferroviaires, dans le quartier de la Fuye.

André AUDENET (au milieu avec le balai) - Archives personnelles/Reproduction interdite
 

André AUDENET (celui le plus haut) - Archives personnelles/Reproduction interdite

André avait une grande soeur, Renée AUDENET née elle aussi à Tours en 1894. On la voit sur cette photo en compagnie de Maria MOREAU, leur mère [donc mon AAGM] (au milieu) et Alice ARNAULT (à droite) en vacances au Pouliguen en 1922.

Archives personnelles/Reproduction interdite

Renée s'est mariée avec Aristide (dit Roger) GALLON, né en 1888 à Blois dans le Loir-et-Cher et ont eu ensemble une fille qu'ils ont prénommée Michelle, née en 1927 à Tours.

La famille GALLON vers 1929 - Archives Personnelles/Reproduction interdite

Ces deux familles étaient très unies et les moments de fêtes et de joie étaient nombreux comme quand ils partaient visiter la région tourangelle ou pour passer les vacances du côté de Beaumont-du-Lac, en Haute-Vienne, avec d'autres membres de la famille.
Une grande maison là-bas les attendait chaque été. Entre les repas pris tous ensemble avec ces plats mijotés par grand-mère Maria, les jeux des enfants dans la cour entre cousins germains, les balades dans les champs et les bois tout proches, les rires... La maison du bonheur.

Mais la 2ème Guerre Mondiale est arrivée avec son cortège de malheurs...
Avec la débâcle, entre le 10 et le 13 juin 1940, Tours est la capitale provisoire de la République. Le président Albert Lebrun, le gouvernement, le corps diplomatique, une partie des parlementaires ont quitté Paris pour s’y réfugier. Le 12 juin, Winston Churchill himself y vient pour participer au dernier conseil suprême ! Le gouvernement s'installera ensuite pour quelques jours à Bordeaux avant de s'établir à Vichy, cette "capitale de l'Etat Français".

Une partie du centre de la ville de Tours est totalement détruite lors du gigantesque incendie du 20 au 22 juin causé par des obus incendiaires allemands.
Le pont Wilson, qui approvisionne la ville en eau, a été dynamité pour freiner l'avancée de la Wehrmacht, mais celle-ci entrera finalement dans Tours le 21 juin 1940...

La cité est en zone occupée mais les AUDENET resteront sur place, s'approvisionnant tant bien que mal avec les tickets de rationnement et la débrouille, vivant dans la frayeur des nombreuses alertes aériennes.

1944
Les (fausses) nouvelles d'un débarquement dans le nord de la France (l'opération Fortitude) parviennent aux allemands qui font remonter leurs nombreuses troupes depuis le sud de la France. Afin de protéger le "vrai" débarquement sur les plages normandes le 06 juin, il faut absolument ralentir leur progression. Ce qui se traduit par la destruction des usines travaillant pour l'Allemagne, des terrains d'aviation et surtout des installations ferroviaires en plus des voies de communication.
La décision du vice-maréchal Cochrane commandant le 5e groupe du Bomber Command de la RAF est sans appel : il faut rayer de la carte la gare de Tours et toutes ses infrastructures techniques et administratives dont le fameux noeud ferroviaire de Saint-Pierre-des-Corps.

Le samedi 20 mai 1944, quatre Mosquito et une centaine de Lancaster sont en approche.
Le raid commence à 0 h 15 et se poursuit durant plus de deux heures...

Reportage de TV Tours sur le bombardement du 20 mai 1944.

Les Allemands bâtirent plusieurs abris à Tours dont celui proche du pont d'Arcole sur le canal qui relie le Cher à la Loire.
Ce soir-là, lors de l'alerte, plusieurs familles dont les AUDENET/GALLON, décidèrent d'aller s'y réfugier. Mais le destin ou la fatalité en décideront autrement...
Vers une heure du matin, une bombe, parmi les 500 explosives de gros calibre (de 250 à 500 kgs) lâchées par la Royal Air Force, tomba pile sur cet abri et tua instantanément 31 personnes (et pas 70 comme le dit le commentaire de cette vidéo) dont André, Alice, Renée, Roger et Michelle.
Ce bombardement fit 137 morts et plus de 300 maisons furent rasées. Au total, 6000 personnes furent sinistrées.
Les civils ont payé très cher le coût de la liberté pour combattre la tyrannie d'Hitler !


André avait 48 ans; Alice, 46 ans; Renée, 50 ans; Roger, 55 ans et Michelle seulement 16 ans.

Fatalité ou Destin...
...car, il aurait fallu que les AUDENET soient restés dans leur maison pour échapper à l'horreur ! On peut voir sur cette photo, prise en 1955, qu'elle est restée intacte...

Fatalité ou destin : les bombardements alliés sur Tours en 1944

André AUDENET et Alice ARNAULT ont été déclarés "Mort Pour La France" par décision municipale du 28 novembre 1945 comme indiqué sur leur acte de décès :

Acte de décès d'Alice ARNAULT

Acte de décès d'Alice ARNAULT

Fatalité ou Destin...
Mon père nait en avril 1944. Voulant alors le protéger ainsi que son autre enfant, une fille alors âgée d'un an (ma tante) et donc ma grand-mère, mon grand-père décide de les emmener se réfugier chez des amis à Esvres-sur-Indre, village situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Tours. Il fallait absolument protéger les 2 enfants. Tous seront épargnés...
Si la soeur de ma grand-mère était déjà mariée et loin de Tours avec son mari, sa plus petite soeur est une "miraculée" : une décision (intuitive ?) de ses parents fera qu'ils accepteront exceptionnellement au dernier moment qu'elle accompagne sa grande soeur et les enfants à Esvres ? Et donc de ne pas rester avec eux en ville.
La vie ne tient parfois qu'à un fil...
Ma grand-mère sera, par la suite, nommée tutrice légale de cette plus petite soeur, alors âgée de 12 ans et devenue orpheline. Elle sera également "Adoptée par la Nation", suivant un jugement du Tribunal Civil de Tours en juillet 1946.
Elle est toujours en vie à Tours. Elle fêtera bientôt ses 85 ans...

Son autre grande soeur a, elle, succombé à un cancer dans les années 60.
Pour ma grand-mère ce sera plus tard, dans les années 80, elle aussi à cause de ce foutu crabe...J'étais tout juste ado. Je m'en souviens. Elle était ma mamie adorée...

L'histoire est ainsi faite de ces moments qui, s'ils ne s'étaient pas produits, auraient changé le cours d'une ou plusieurs vies.
Une rencontre fortuite, un accident, la guerre, un choix personnel inconscient d'un de nos ancêtres qui décidera de notre existence ou pas...

Peut-on imaginer ce qu'aurait été leur vie après ce 20 mai 1944 s'ils avaient échappé à la mort ? J'aurais tellement aimé qu'André, Alice, les époux GALLON et leur fille Michelle me connaissent...
Peut-être ne serais-je même pas là, en 2015, pour vous raconter cette histoire ? Mon père aurait peut-être rencontré une autre femme que ma mère ? Qui sait...?
Beaucoup de questions et je vous laisse les réponses...

Pour leur rendre hommage, voici la famille AUDENET, vers 1938, alors complète et heureuse :

En robe noire et blanche, ma grand-mère (à droite), sa soeur cadette (habillée à l'identique à gauche) et leur petite soeur au milieu, la "miraculée".
Derrière elles, les disparus : André AUDENET, Renée AUDENET, Alice ARNAULT, Roger GALLON et Michelle GALLON
Archives personnelles/Reproduction interdite

Billet mis à jour le 22 juillet 2017

Publié dans Généalogie, Histoire, Tours

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Fabrice 26/11/2016 18:05

Bonsoir,
Vous avez raison, j'ai trouvé sur un plan de Tours de 1936, le Pont d'Arcole, situé place de l'Ecluse, au bout de la rue du Rempart. Cet ancien pont était donc construit au nord du canal (côté Loire), alors que l'actuel Pont d'Arcole est construit au sud, du côté de St Avertin (côté Cher).

Fabrice 06/11/2016 11:28

Bonjour, dans votre description vous évoquez le fait que la famille Audenet habitait à l'extrémité de la rue du Rempart, et la photographie aérienne évoque un abri du Pont d'Arcole. Je trouve ceci contradictoire, la fin de la rue du Rempart se situe au Nord (côté du canal débouchant dans la Loire) et le Pont d'Arcole se situait à l'autre extrémité du canal débouchant dans le Cher, au sud (limite St Pierre des Corps / St Avertin). Pouvez-vous m'éclairer sur la localisation exacte de l'abri anti-aérien du Pont d'Arcole ?

Juloz 06/11/2016 12:07

L'abri s'appelait ainsi car il était proche du pont d'Arcole mais il n'était pas situé exactement au niveau du pont.
On voit bien sur la photographie les bâtiments détruits autour des autres habitations ayant résisté aux bombardements.
L'abri est bien là, identifié par la flèche, à quelques mètres près. Croyez-moi sur parole, la mémoire familiale est exacte de ce côté-là de l'Histoire...