K comme...Kréol / Challenge AZ 2017

Publié le par Juloz

La trouvaille du jour est issue des archives du CADN (Centre des Archives Diplomatiques de Nantes).
Il s'agit d'un contrat de mariage et d'une publication de mariage entre deux citoyens français, rédigés au consulat de Boston, USA à la toute fin du XVIIIe siècle.
La particularité tient du fait que les jeunes mariés n'ont pas de nom de famille...Tiens ? Et pourquoi donc ?
Tout simplement parce qu'il s'agit d'anciens esclaves noirs ayant profité de l'abolition de l'esclavage.

L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises par François-Auguste Biard, 1849, Versailles, Musée National du château et de Trianon

Celle-ci s'est faite en deux temps : d'abord dans la colonie française de Saint Domingue le 29 août 1793, suite à une insurrection d'esclaves les 22 et 23 août 1791.
Puis, dans un second temps, la Convention vote l'abolition dans toutes les colonies françaises le 16 pluviôse an II (4 février 1794). L'esclavage est qualifié au cours du débat de "crime de lèse-humanité".
Mais Napoléon, alors Consul, prit la décision d'envoyer une expédition à Saint-Domingue et en Guadeloupe pour reconquérir ces terres de liberté générale, devenues indépendantes de fait.
Par les clauses du traité d'Amiens du 25 mars 1802, il rétablit l'esclavage dans les colonies françaises de la Martinique, de Tobago et de Sainte-Lucie. en faisant voter une loi les 16 et 18 mai dont voici deux articles les plus marquants :
"Art. 1er. Dans les colonies restituées à la France, en exécution du traité d'Amiens, l'esclavage sera maintenu, conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789. 
Art. 3. La traite des noirs et leur importation dans lesdites colonies auront lieu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789."

Revenons un petit peu en arrière pour notre archive du jour, plus précisément en le 29 prairial an 5 ou le 17 juin 1797. Le contrat faisant 4 pages, je ne vous montre qu'un extrait de la première et je vous fait la transcription des parties les plus importantes du document :

"Par devant le chancelier de la République française à Boston soussigné furent présens
La citoyenne Marie Jeanne née au Port au Prince en l'Ile de St Domingue et âgée d'environ trente ans, fille du citoïen Jean et de la citoïenne Zabeth, tous deux sans autres noms, nés en Afrique, la dite Marie Jeanne a ci-présente et de son consentement, stipulante pour elle et en son nom, demeurant en cette ville de Boston d'une part,
et le citoïen Jean Thomas Augustin âgé d'environ trente deux ans, né au Port au Prince en l'Ile de St Domingue, fils de père et mère inconnus, et lui-même n'aïant pas d'autres nom de famille, aussi demeurant en cette ville de Boston d'autre part,
Lesquels avant de passer aux cérémonies du mariage proposé et convenu entre la citoïenne Marie Jeanne et le dit citoïen Jean Thomas Augustin et qu'ils promettent de faire célébrer (...) sont en la présence et de l'avis des ci-après nommés, savoir, de la part du futur époux, le citoïen Louis Glapion, âgé de quarante deux ans, perruquier pour hommes et pour femmes et le citoïen George Maya, âgé de quarante deux ans, tous deux demeurans à Boston, et de la part de la future épouse, de la citoïenne Marie Anne Adams, cuisinière âgée de vingt quatre ans et le citoïen Jean Perrot âgé de
vingt deux ans, tous deux demeurant aussi à Boston.
Avant de passer aux stipulations matrimoniales qui seront établies ci-après, a été dit et déclaré par la dite Marie Jeanne, qu'elle a eu deux enfans provenans d'union précédente qui n'ont pas été sanctionnés par la loi, que l'aïné de ces enfans se nomme Joseph et est âgé d'environ treize ans né au Port au Prince et dont le père vit encore, que le dernier se nomme Isidore, âgé d'environ neuf ans et dont le père est mort, laquelle déclaration a été faite par la dite Marie Jeanne en présence du dit Jean Thomas Augustin et des témoins ci-dessus nommés.
Il a été convenu que les futurs époux seront communs en tous biens, meubles et conquêts immeubles suivant la coutume de Paris, au désir de la quelle leur communauté sera régie et gouvernée et les biens d'icelle partagés, encore que par la suite ils fissent leur demeure ou des aquisitions en païs gouvernés par des lois, coutumes et usages contraires auxquels ils ont pour le fait de leur communauté seulement dérogé
et renoncé expressément. (...)
Les biens du futur époux consistent en une somme de cent Portugaises, qui lui est due à Baltimore, dans l'Etat du Maryland et une autre de trois cens piastres fortes, qui lui est due à Philadelphie en Pennsilvanie, lesquelles deux sommes réunies font Tournois, celle de six mille cinquante francs, la piastre estimée à cinq francs, cinq décimes, et en outre en habits, hardes, linges et bijoux à son usage, estimés la somme de cent piastres fortes.
Ceux de la future épouse consistent
1/ en une somme de cent piastres fortes, fesant tournois celle de cinq cent cinquante livres, que le dit futur époux reconnait avoir reçu précédemment de la future épouse et de la quelle il lui donne quittance et déchargé par le présent.
2/ en linge, vêtemens et bijoux à son usage estimés la somme de quatre vingt piastres fortes.
Des biens des futurs époux il en entrera de part et d'autre en la dite communauté la somme de cent piastres fortes, ce qui fera deux cens piastres fortes pour les deux, et le surplus de ce qui leur appartient, quant à présent, ensemble font ce qui, pendant le dit mariage, leur reviendra et échéira par succession, donation, leg ou autrement leur sera et demeurera propre et aux leurs, de leur côté et ligne.
Le futur époux a doué la future épouse du douaire coutumier ou de la somme de cent piastres fortes, au choix de la future épouse, dont elle jouira suivant la coutume de Paris et le fonds du douaire, tel que la future épouse l'aura choisi, sera propre aux enfans à naître du dit mariage.(...)"

La suite énonce les différents paragraphes du contrat de mariage classique de cette époque sur ce qu'il adviendrait de leurs biens en cas de décès d'un ou des époux et sur la succession pour les enfants actuels et futurs...

Le contrat de mariage est ensuite signé par le chancelier et Louis GLAPION, les autres personnes présentes ne sachant le faire :

"Fait et passé à Boston, en la chancellerie du consulat
de la République française, l'an cinq de la dite Répu-
blique une et indivisible et le vingt neuf prairial, avant
midi, et ont signé la minute des présentes demeurés en la
possession de moi chancelier soussigné, la dite Marie Jeanne
et le dit Jean Thomas Augustin, ainsi que les dits citoïens
Maya et Perrot et la citoïenne Marie Anne Adams ont
déclaré ne savoir signer, le citoïen Glapion aiant signé
avec nous chancelier soussigné (neuf mots effacés nuls)"

Dans la même liasse d'archive, on retrouve alors la publication du mariage entre les deux citoyens libres ayant eu lieu 3 semaines avant, le 7 prairial an 5 ou le 26 mai 1797 :

"Aujourd'hui sept Prairial de l'an cinq de la République Française une et indivisible, à midi au devant de la principale porte de la chancellerie du consulat de la République Française à Boston devant la porte du consulat.
Nous Théodore-Charles Mozard, consul de la République Française pour l'état
de New Hampshire, Massachusetts, Rhode Island et Connecticut, résidant à Boston, chargé de recevoir les déclarations et actes de mariage, d'en faire les déclarations et célébrations, avons fait celle de la promesse de mariage entre le citoyen Jean-Thomas Augustin, âgé de trente ans,né au Port-au-Prince en l'île St Domingue,
et la citoyenne Marie-Jeanne, âgée de vingt-neuf ans, aussi née au Port-au
Prince en l'île St Domingue.
Laquelle publication a été à l'instant mise par nous à la principale porte d'entrée de ce consulat à la porte de la chancellerie dudit consulat pour y demeurer le
terme fixé par la loi.
Sera la présente enregistré en la chancellerie.
Dont acte que nous avons signé, fait contre-signer par le chancellier  et sceller du sceau du consulat le jour, mois et an que dessus."

Que sont devenus Jean Thomas Augustin et Marie-Jeanne ?
Ont-ils eu une descendance aux Etats-Unis ? Sont-ils partis s'installer ailleurs, au Canada français, en Louisiane...?
Les recherches sont ardues pour les retrouver... J'ai bien essayé sur généanet mais sans nom de famille, quel est celui de leurs enfants s'ils en ont eu ensemble après leur mariage ?
Et les deux qu'a eus Marie-Jeanne, Joseph et Isidore, que sont-ils devenus ?
Beaucoup de questions, pas de réponses...

J'aimerais tellement savoir...

A demain pour la lettre " L " !
;-)

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Graphistory 13/06/2017 13:48

Bravo pour cet article passionnant et bien documenté, qui met en avant un sujet difficile... J'ai appris beaucoup de choses !

Juloz 13/06/2017 14:10

Merci ! Le plaisir est partagé ! C'était effectivement pour moi aussi la première fois que je voyais deux anciens esclaves devenus citoyens faire un contrat de mariage, de plus à Boston !