S comme...S.O.S / Challenge AZ 2017

Publié le par Juloz

Musiciens juifs tunisiens par Eugène Burnand

Musiciens juifs tunisiens par Eugène Burnand

S.O.S ! Musicien en détresse !

Nous sommes en 1857 à Tunis. Vous comprendrez que j'ai découvert ce document lors de mes recherches au Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (ou CADN) d'où sont tirées beaucoup de mes trouvailles pendant ce Challenge AZ 2017.
Je vous invite d'ailleurs à lire le billet que j'ai rédigé à ce propos sur le blog des promos du Diplôme Universitaire de Généalogie de Nîmes que vous pouvez retrouver ici.

Le document que je vous présente aujourd'hui est une lettre adressée au Consul de France à Tunis, rédigée par Anoni BARUKE, un juif algérien, qui le supplie de l'aider car il est dans une situation inextricable.
Le texte est écrit dans un français très bon, limite châtié et il ne comporte que quelques petites fautes d'orthographe que j'ai laissées telles quelles pour une meilleure appréhension du rédacteur :

 

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"Monsieur le Consul Général,

Je prends la liberté de vous écrire pour donner à votre haute connaissance que dès quelques années que j'ai quitté Bône
[ndlr:en Algérie alors devenue colonie française] d'où je suis, j'ai posé mon Passe-Port en votre chancellerie sans demander une Patente de Protection à l'attention de me rendre immédiatement à Bône ; en effet je me suis rendu à Bône par terre où je restai quelques années, et de là je me suis transporté à Tunis en posant mon Passe-Port en votre chancellerie il y a un an et demi sans demander une Patente de Protection faute de moyen.
Ma profession de musicien m'a obligée de m'établir à Nable
[ndlr:Nabeul] (province de Tunis) et je me suis marié à cette ville à laquelle je n'ai jamais donné motif à me présenter devant la justice. Mais dès que S.A. le Bey a établi les 36 piastres par an, on a voulu me les réclamer attendu que je n'ai pas de Patente de Protection. Monsieur l'Agent Consulaire de cette ville m'a conseillé de me rendre à Tunis afin d'obtenir la Patente de Protection auprès de vous.
Il y a dix jours que la Garde m'arrêta pendant la nuit et m'a mise en prison sans que personne le sait et ma famille croyait que j'était mort ; et lorsque je ne voyais personne à mon secours, je me suis enfuis de la prison et me suis rendu aujourd'hui à Tunis.
T. S. V. P
[dos de la lettre]
C'est pourquoi Monsieur le Consul Général que je viens auprès de votre bonne justice afin de vous prier à vouloir me rendre justice à cet égard et de vérifier mes deux Passes-Ports qui sont en votre Chancellerie.
Monsieur le Consul Général, je dois ajouter à votre connaissance ce qui m'a été dit qu'aussitôt qu'on a su que je me suis enfuis de la prison, on a saisis tous mes effets et on a l'attention de mettre ma femme en prison, ce que votre justice ne le voudrait pas voir un de vos sujets jugés de cette manière.
J'espère Monsieur le Consul-Général que vous voudriez bien accueillir ma demande, et de me faire sauver à moi et à ma pauvre femme, des mains des Arabes, et qu'en attendant vous voudriez bien me recommander auprès de Monsieur l'Agent Consulaire de cette ville de pouvoir faire sortir ma femme et mes effets ou de m'envoyer à Bône si vous le croyez juste.
Monsieur le Consul-Général, si toutes mes raisons peuvent avoir quelques valeurs à vos yeux, je vous supplie de vouloir agréer
Les sentiments du profond respect et de haute estime, avec laquelle jose à dire votre très humble et très obéissant serviteur.
Signés : Anoni Baruke
Israëlite de Bône"


Les 36 piastres dont parle Anoni BARUKE correspondent à la mejba, un impôt par tête en vigueur en Tunisie entre le XVIIe siècle et 1913. Étymologiquement, le terme "mejba" est de la même racine que "gibaya" dont le sens primitif est "recueillir". Le terme désignerait donc par extension ce que le pouvoir collecte au titre des impôts.
1856, année quand est rédigée cette lettre, correspond à la réforme du système fiscal sous Mohammed Bey, onzième bey de la dynastie husseinite.
La mejba est supprimée et remplacée par un nouvel impôt, la "iana" mais le terme "mejba" subsistera et désignant dorénavant l'impôt au sens générique du terme.
C'est
 un impôt de capitation dont la valeur s’élève à 3 piastres par mois soit donc 36 piastres par an, dû par tous les sujets de sexe masculin ayant atteint l’âge de la puberté.  
« Quand on sait que le journalier agricole touchait quotidiennement 0,80 piastres, la mejba représentait donc 45 jours de travail d’un ouvrier dans le cas, bien entendu, où ce dernier pouvait trouvait de l’embauche durant toute l’année." (Mustapha KRAIEM, « La Tunisie précoloniale », STD 1973, p.315)


La mejba devient vite la plus importante source de revenus du pouvoir :"La mejba fut désormais l’impôt qui procurait au trésor, les recettes les plus importantes : 9 700 000 piastres, sur un budget total de 22 950 000, au milieu du XIXe siècle."(Mustapha KRAIEM," (La Tunisie précoloniale », STD 1973, p.108)
Sa valeur énorme en fait la première rentrée fiscale du pays jusqu’à sa suppression sous le protectorat français. 
On imagine donc notre musicien, qui, sans les papiers le déclarant sujet français, se voit contraindre de payer cet impôt par l'administration du Bey...et sa Garde !

Dans la liasse d'archives que j'ai consultées, je n'ai pas trouvé la suite de l'histoire...
Le Consul a-t-il retrouvé son passeport à la chancellerie ? Anoni a-t-il pu rentrer à Bône ? A-t-il revu sa "pauvre femme" ?
Toutes ces questions resteront certainement sans réponse.
Mais, qui sait ?
Un jour, saurons-nous peut-être...

A demain pour la lettre " T " !
;-)

P.S : les faits racontés ici sont à remettre dans le contexte du XIXe siècle. Il s'agit d'une archive historique. Loin de moi l'idée d'apporter une quelconque opinion sur la Tunisie d'aujourd'hui et/ou d'éventuelles idées racistes...

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