Edouard Sempé, Vice-consul de France à Veracruz / épisode #7

Publié le par Juloz

[Édouard SEMPÉ, 34 ans, est nommé le 1er août 1869 chancelier substitué à Veracruz au Mexique par le Département des Affaires Étrangères de Napoléon III. Il était auparavant agent consulaire à Jicaltepec, petite colonie française installée plus au nord depuis plusieurs dizaines d'années - Ceci est sa correspondance avec Ernest BURDEL, alors Consul de France basé à Mexico]

Vera Cruz, le 5 octobre 1869

Monsieur,
Votre pli pour le Ministère de la Marine et vos deux lettres que j'ai affranchies sont parties le 2 courant par le steamer de Liverpool.
Je vous remercie des renseignements que vous me donnez touchant la question de mes frais de voyage. Je vais adresser mes états accompagnés des pièces justificatives au Département des Affaires Étrangères et tirer à 60 jours sur m. Flûry-Hérard, mon mandataire, pour le montant des dits frais.
Je vous remercie en outre bien sincèrement des démarches que vous faites auprès du Directeur pour m'obtenir une augmentation de traitement et je me berce de l'espoir que votre appui ne m'aura pas été inutile. Si j'avais pu prévoir que mes appointements seraient si faibles, je n'aurais pas quitté Jicaltepec. L'expérience des 2 mois que je viens de passer à Veracruz m'a prouvé que sans un traitement mensuel de 200 piastres, il m'est impossible de subvenir aux premiers besoins de ma famille. J'attends la réponse du Ministère pour prendre une détermination.
M. Itier se trouvant actuellement à la Havane, je ne puis vous transmettre son compte de ports de lettres. Le mien s'élève à ce jour à la somme de $4, y compris l'affranchissement des 2 lettres parties par le vapeur anglais du 2 8bre.
Il paraitrait que Sainte-Rose a le goût des voyages ; Il vient de se présenter au Consulat, escorté du capitaine du trois-mâts français "le Mazatlan", pour m'annoncer que, d'après ses conventions avec le dit capitaine, il s'embarquait comme matelot, consentant à ne point toucher de salaire et promettant de suppléer par son travail à bord au versement du prix de voyage. J'ai donc inscrit sur le rôle d'équipage le nouveau Lapeyrouse qui voguera dans quelques jours vers les rives de France = vous n'aurez plus à redouter sa visite à Mexico.
M. Lelong vient de former une nouvelle société commerciale dont la raison sociale est M. J. Lelong et Cie. Les associés sont : M J. Lelong, Meilhan, L. Labadie. M. Ritter, associé commanditaire, a placé dans la maison 60 000 piastres et m. Meilhan 40 000. C'est encore bien peu pour la maison Lelong.
Nous n'avons presque plus de vomito à Veracruz [ndlr : forme la plus sévère de la fièvre jaune], mais les affaires sont toujours paralysées. La situation est réellement déplorable. On dirait que ma chancellerie veut matériellement se mettre à l'unisson du pays. Voilà plus de 3 semaines que le registre des recettes n'est pas sorti de sa cellule. Si je ne devais compter que sur mes recettes pour percevoir mes honoraires, je serais un peu embarassé.
J'arrive à une question pour le règlement de laquelle, je me permets d'invoquer votre obligeant concours. Voici ce dont il s'agit :
Un de mes frères, Jules Sempé, avait formé à Jicaltepec une société de commerce avec un de ses compatriotes, M. Antonin Labussière. Dans leur acte de société, fait devant notaire à Mexico, il était dit que le cas échéant de la mort de l'un des associés, l'associé survivant serait son exécuteur testamentaire et conserverait durant trois années la jouissance de la part de l'associé défunt, cette part ne devant être remise aux héritiers ou ayant-droit qu'au terme de ces 3 ans et sans intérêts.

M. Antonin Labussière est mort en 1860. Une partie de 80 000 cigares avait été expédiée de son vivant, pour le compte de la société, à la maison la consignation de la maison Martin-Daran de Mexico. Plus tard, mon frère retira les cigares de la maison sus-nommée et chargea de leur réalisation m. Tamiset, français, faisant le courtage à Mexico. Ce dernier se disposait à commencer son opération lorsque les cigares furent soudainement (ceci s'est passé en 1861) embarqués entre ses mains par le Consul de France qui, sauf erreur, était alors m. Morineau. Mon frère écrivit à la légation demandant en termes respectueux quelques explications sur la mesure violente dont il venait d'être victime dans sa propriété. Sa lettre resta sans réponse. Il écrivit de nouveau ; même résultat. Mon frère est mort en 1862 à Jicaltepec. A mon tour, j'ai écrit plusieurs fois à la légation sans avoir jamais pu obtenir un simulacre de réponse. Quel est le personnage mystérieux dont l'influence a provoqué la saisie de nos cigares ? Sont-ce les héritiers de m. Labussière ? Ils ont affirmé que non et qu'ils n'avaient jamais eu connaissance de cette affaire. D'ailleurs la succession a été complètement réglée ; les héritiers Labussière ont été par moi désintéressés, il y a près de 6 ans, et j'ai en main une quittance générale notariée par laquelle ils déclarent n'avoir plus rien à réclamer au sujet de cet héritage et m'abandonnent sans aucune restriction tous les droits et valeurs qui peuvent leur échoir au Mexique du chef de leur parent décédé.
Comme vous le reconnaîtrez vous-même, je n'en doute pas, Monsieur le Consul, la conduite de la Légation en cette circonstance a été étrangement arbitraire, à mes yeux du moins rien ne pourrait la justifier ; mais je laisse de côté la question de droit pour revenir à la partie de l'histoire qui m'intéresse pécuniairement.
Que sont devenus mes cigares ? Qu'en a fait m. Morineau ? Les cigares étant une marchandise sujette à s'avarier, il est plus que probable que m. Morineau en aura ordonné la vente et dans ce cas, le produit de cette vente a dû être versé dans la caisse de la légation.
M. Tamiset auquel j'ai fait demander des éclaircissements aurait répondu que cette affaire était réglée depuis longtemps. Ce règlement est délicieux. Dans tous les cas, si elle a été réglée, je puis affirmer qu'elle ne l'a pas été avec moi, avec qui seul elle aurait dû l'être.
Si m. Morineau a laissé pourrir les cigares au lieu de les réaliser, il me semble juste que la légion Légation demeure responsable de cette perte. 2 ou 3 mille de ces cigares s'étaient déjà vendus à 15 et 16 piastres le mille, quand la Légation les a saisis entre les mains de m. Tamiser.
Enfin, quelqu'ait [sic] été leur sort, je ne crois point qu'ils doivent être perdus pour moi et à mon avis, la légation de France à Mexico m'en doit la valeur.
Elle les a fait saisir Je suis le seul et légitime propriétaire ayant le droit de les réclamer et jamais on n'a daigné répondre une seule fois à mes nombreuses missives. Je ne doute pas que je ne sois plus heureux aujourd'hui.
Je vous prie, Monsieur le Consul, de vouloir bien me transmettre les renseignements que je sollicite et de me donner votre opinion et quelques conseils sur cette affaire. M. Tamiset qui doit être se trouver à Mexico pourrait être interrogé par vous.
Qui sait si par hasard les fonds n'auraient pas été envoyés à la Caisse des dépôts et consignations à Paris ? Pardon de mon importunité
et veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Édouard Sempé

P/S : sous ce pli une lettre venue par le packet anglais. J'ai payé pour elle 1 réal à réception.

Source : Centre des Archives Diplomatiques de Nantes - Ministère des Affaires Étrangères / cote 432 PO/1/124

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